ça s’est passé en mars

Nous voici à moins d’un mois des élections législatives, prévues le 27 avril. Avec une inconnue inattendue : qui gagnera du Parti de l’Indépendance donné jusqu’à présent largement vainqueur, ou du Parti de Progrès, considéré jusque dans ces chroniques comme incapable de dépasser 15% des suffrages, et qui maintenant dépasse le précédent ? Autre particularité, plus anecdotique mais non dénuée de signification : vingt (20 !) partis ont déposé des listes, ou vont le faire. Enfin, l’actuel Althingi va se séparer avec un nombre élevé de textes dont il n’est pas venu à bout, et que le gouvernement, comme exténué en voyant la ligne d’arrivée, semble avoir abandonnés à leur sort. C’est le cas de la loi complémentaire sur les quotas de pêche, et de la réforme constitutionnelle ; c’est aussi le cas, même si l’Althingi n’est pas encore concerné, de l’adhésion à l’Union Européenne. Doit-on pour autant en déduire que ces élections refermeront la parenthèse « crise », et les espoirs de profond changement qu’elle avait générés ? J’y ai fait allusion dans la chronique de février 2013 : si la crise financière paraît derrière, l’économie islandaise semble avoir du mal à trouver son second souffle, et ne le trouvera que si la future majorité sait apporter des réponses à des questions de fond. Pour ce qui concerne le changement politique, la réforme constitutionnelle en éclaire la difficulté, c’est pourquoi je lui consacrerai une grande partie de cette chronique.

Les élections du 27 avril – candidatures et pronostics 

Parti du Progrès
Parti du Progrès / Source : RUV

Vingt partis… On n’avait jusqu’à présent jamais dépassé onze ! Selon la loi électorale, cela signifierait environ 2500 candidats, qui devraient recevoir 36000 parrainages… Il semble toutefois que certaines des nouvelles formations aient décidé de se regrouper. Car les sondages connus à ce jour nous disent que seuls cinq partis peuvent espérer franchir la barre des 5% de suffrages nécessaires pour avoir des élus. Qu’espèrent les autres ? Évidemment exposer les idées ou les projets qui leur semblent essentiels, et qui souvent ont été formalisés dans une multitude d’associations car les partis traditionnels ne semblent pas vouloir s’y intéresser ! Ceci reflète la vigueur de la réflexion et de la créativité en Islande, mais aussi la difficulté à se faire entendre par les voies traditionnelles. Pour ce qui concerne les pronostics, la surprise était attendue du côté de «l'Avenir radieux» ; elle nous vient du Parti du Progrès, le plus ancien des partis politiques islandais, crédité le 23 mars (sondage MMR) de près de 30% des suffrages, alors que le Parti de l’Indépendance est ramené à 24.4% soit un niveau proche de son résultat de 2009. Quant à l’ « Avenir Radieux » il n’atteint plus que 12% des intentions de vote, alors qu’il était à 15,8% voici un mois. Les deux partis au pouvoir restent à leur niveau très bas : 12.5% pour l’Alliance Social-démocrate et 8.7% pour la Gauche Verte !

Bjarni Benediktsson
Bjarni Benediktsson

Voici qui met Bjarni Benediktsson, Président du Parti de l’Indépendance déjà très contesté, dans une position bien inconfortable. Cette bascule serait-elle uniquement due, comme il le dit, à sa position nuancée sur le dernier accord Icesave, comparée à l’opposition frontale de Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, Président du Parti du Progrès ? Il est vrai que le jugement favorable de la Cour de Justice de l’AELE a légitimé aux yeux de l’opinion islandaise les positions les plus étroitement nationalistes ; mais le Parti de l’Indépendance ne paie-t-il pas aussi d’avoir cru que les électeurs déçus du gouvernement viendraient à lui sans qu’il ait à faire le moindre effort pour les attirer, là où un autre n’a pas hésité devant les promesses les plus démagogiques ? Il serait intéressant de voir si les électeurs se préparant à voter pour le Parti du Progrès sont effectivement sensibles à ces promesses ou s’il s’agit de leur part d’une nouvelle manifestation de défiance à l’égard d’une « offre politique » qui ne cesse de les décevoir.

La réforme constitutionnelle 

C’est en tout cas une fin bien calamiteuse que l’Althingi élu dans la foulée de la « Révolution des Casseroles » donne à un projet particulièrement original, qui a suscité, il est vrai, bien plus d’intérêt hors d’Islande que sur l’île. Souvenons-nous : une refonte des institutions conçue par une « assemblée populaire » en opposition à ceux qui ont accaparé le pouvoir, et qui devrait notamment permettre le développement de la démocratie directe ; une première réunion de 1000 personnes tirées au sort pour définir les valeurs devant fonder la nouvelle constitution ; puis, en novembre 2010, l’élection au suffrage universel (522 candidats !) d’une assemblée de 25 personnes qui vont travailler sans désemparer quatre mois durant, pour aboutir à un texte qui sera approuvé par les 2/3 des votants au référendum du 20 octobre 2012 ! Quelques alertes aussi : une participation de 36% pour élire les « constituants », d’à peine 50% pour valider la nouvelle constitution, une année perdue entre la remise du texte et le vote de la loi organisant un référendum qui, compte tenu des dispositions actuelles, ne peut être qu’indicatif.

althingi
Le Parlement d’Islande

Au delà de ces péripéties, il y a déjà quelques enseignements à tirer d’une passionnante expérience :

– cette démarche a été voulue par ses promoteurs comme une manifestation d’hostilité à la classe politique ; et cette hostilité a été confirmée lorsque, avant de se mettre au travail, la commission a obtenu l’engagement que son texte ne serait soumis à l’Althingi qu’après un référendum sur son contenu. Il est logique que beaucoup de députés, y compris dans la majorité, se soient offerts le plaisir de montrer les insuffisances « techniques » du texte ! Celui-ci aurait connu un meilleur sort s’il avait été examiné conjointement par la commission et l’Althingi, ou leurs représentants, préalablement au référendum,

– car effectivement beaucoup des propositions devaient être précisées avant leur mise en oeuvre. A bien des égards le projet élaboré par la commission est plus un projet de société, un manifeste politique au sens le plus noble, qu’un texte de constitution. Ceci renvoie aux motivations des « commissaires », souvent issus de mouvements associatifs (défense de l’environnement, des personnes dépendantes, etc.) et venus pour défendre leur cause,

– conçu à l’occasion d’une « révolution », le texte n’a rien de révolutionnaire pour ce qui concerne le fonctionnement des institutions. La méthode utilisée – relecture article par article de la constitution en vigueur – ne pouvait pas conduire à un autre résultat. De plus certaines dispositions proposées ne sont que la confirmation de l’existant. Mais une commission élue dans les conditions rappelées plus haut pouvait elle proposer une refonte totale des institutions ?

Est-ce pour autant un échec ? C’en est un si on le mesure au résultat obtenu à ce jour. Mais les débats parlementaires des dernières semaines confirment l’incapacité de la classe politique à réformer elle-même son mode de fonctionnement. En cela, les « révolutionnaires » de l’hiver 2008-2009 sont confortés dans leurs critiques : maigre succès !

On doit pourtant espérer que ces travaux ne seront pas totalement oubliés. La commission a en effet touché du doigt les principales faiblesses des institutions actuelles : place du président de la république, faible séparation des pouvoirs, rôle exorbitant des partis politiques, équité de la représentation parlementaire, mode de nomination des juges…, mais n’y a apporté que de timides retouches.

Pour ce qui concerne la place du président, la visite récente du Président Ólafur Ragnar Grímsson à Paris était riche d’enseignements. Il a rencontré les plus hauts dirigeants français, et pris des engagements notamment à propos de la coopération arctique et des relations économiques ; il a prononcé des discours, donné des interviews à l’occasion desquels il a évoqué la sortie de crise comme s’il en était le principal acteur. Or, bien qu’élu au suffrage universel, il n’a aucun pouvoir officiel sur ces sujets. L’essentiel de sa fonction, et ce n’est pas rien, est de rappeler au monde l’existence de son pays et d’en donner la meilleure image possible. S’y ajoute la possibilité de provoquer un référendum en refusant de promulguer une loi, ce qui revient à pouvoir opposer les députés et leurs électeurs. Qui ne voit que cette fonction est mal équilibrée, alors que la politique étrangère de l’île, c’est à dire sa place dans le monde, est le seul vrai sujet de discorde entre les Islandais ?
En fait, le principal objectif de la réforme était le développement de la démocratie directe, il n’est donc pas étonnant que cet aspect ait été particulièrement travaillé. L’apport du texte n’est pas le référendum, déjà existant et utilisé, mais l’officialisation de la pétition pour provoquer une consultation, ou l’examen d’un projet de loi. A l’heure d’internet et des réseaux sociaux, la commission a ouvert une piste très intéressante qui mériterait d’être creusée !
Sigmundur Davíd Gunnlaugsson, Président du Parti du Progrès, avait fait sienne, en janvier 2009, la demande des manifestants, espérant ainsi gagner leurs voix, et avait imposé sa mise en oeuvre comme condition à la neutralité de son parti pendant les trois mois préalables à l’élection d’avril 2009 ; il s’est ensuite rétracté. Peut-être s’en souviendra-t-il s’il devient Premier Ministre ?

Johanna Sigurdadottir
Johanna Sigurdadottir / source Icelandreview
DERNIERE HEURE ~ Le 27 mars, juste avant de se séparer, l’Alþingi adopte une loi modifiant le mode de révision de la constitution. Si cette loi est confirmée par la prochaine assemblée, il suffira pour modifier la constitution d’une majorité des 2/3 à l’Alþingi et de l’approbation de 40% des inscrits à un référendum. Cette loi est votée par 25 députés contre 3. 22 députés s’abstiennent.. Immédiatement après, Jóhanna Sigurðardóttir clôt la législature, …et quitte l’Althingi après y avoir siégé près de 35 ans.

La situation économique 

Banque centrale Islande
Banque centrale Islande

Már Guðmundsson, Président de la Banque Centrale, confie son inquiétude à l’Agence Reuters : « ce qui m’empêche de dormir la nuit, c’est lorsque des gens promettent trop à l’occasion d’élections, et ensuite veulent tenir leurs promesses. » Il met ainsi en garde contre un excès d’optimisme : l’économie islandaise, c’est vrai, poursuit sa sortie de crise mais le rythme n’est pas celui prévu. Ainsi la progression du PNB n’aura été en 2012 que de 1.6%, à comparer à 2,9% en 2011 , là où l’on attendait un taux de l’ordre de 2%. Les principales causes de ce ralentissement sont l’investissement, qui ne progresse que de 4.3%, et l’accroissement des importations de produits (+4.8%) alors que les exportations n’ont crû que de 3.9%, soit un solde positif de 108 milliards d’Ikr à comparer à 139 milliards en 2011. Certes la couronne a repris des couleurs, à 160 Ikr pour 1 euro (174 fin janvier), mais il a fallu pour cela que la Banque Centrale vende 71 millions d’euros, soit une large partie des euros accumulés en 2012. La progression de la couronne permet de contenir l’inflation, qui descend à un rythme annuel de 3.9%. De son coté, le chômage poursuit sa lente décrue en dessous de 5%.

Un indicateur de la reprise : les Islandais revoyagent à l’étranger ! 

Kisanstore New-York
Kisanstore New-York

44% d’entre eux seulement ( ?) avaient passé des vacances à l’étranger en 2009 ; ce taux revient à 63.6% en 2012, dont la moitié a fait au moins deux voyages. Les destinations sont l’Amérique du Nord (26.1%), et pour des taux de 25% la Grande Bretagne et l’Irlande, l’Espagne et le Portugal, le Danemark. 6% sont allés en Italie ; la France est dans les « divers ».

Relations extérieures 

Össur Skarphédinsson, Ministre des Affaires Étrangères voyage lui aussi beaucoup, ou reçoit à Reykjavík :

  • le 7 mars, à Bruxelles il a un entretien avec Günther Oettinger, Commissaire européen à l’énergie, pour évoquer une possible coopération sur la géothermie, et bien sur la négociation à propos de l’adhésion à l’UE,
  • le 15 mars, le ministre reçoit Huigen Yang, directeur de l’Institut pour l’Océan Arctique (Chine) pour évoquer les conséquences du trafic maritime au nord de l’Islande à l’horizon 2020,
  • le 18 mars, il reçoit Carl Bildt, son homologue suédois, mais aussi président en exercice du Conseil Arctique ; ils évoquent l’avenir de la zone. Carl Bildt insiste à son tour sur l’importance pour l’Islande d’adhérer à l’UE,
  • le 21mars, l’Alþingi vote le plan 2013-2016 de coopération avec les pays en voie de développement,
  • le 23 mars, en visite officielle en Norvège, Össur évoque avec son collègue norvégien Espen Barth Eide l’importance d’être associés au projet d’accord de libre-échange que l’UE envisage de négocier avec les Etats-Unis. Le projet inquiète beaucoup les deux pays, car il risque de les écarter de marchés vitaux pour eux.

 

Justice

Le Procureur Spécial Ólafur Hauksson a annoncé la mise en examen de 15 dirigeants de Landsbanki et Kaupthing essentiellement pour manipulations de cours. Je reviendrai ultérieurement sur ce qui semble clore les enquêtes conduites depuis la création de ce service.

Et pendant ce temps la vie continue…

  • 07 mars : le nombre de touristes a augmenté de près de 50% en février,
  • 19 mars : Jónína Valgerdur Örvar a enseigné le calcul à son cheval : il fait des additions,
  • 24 mars : le site de Geysir endommagé par le trop grand nombre de touristes,
  • 27 mars : la moitié des jeunes diplômés de l’Ecole de Police à Noël n’ont pas trouvé d’emploi,
  • 27 mars : de l’agitation autour de Hekla : une éruption pur la saison touristique ?

 

À propos de Michel

Ces lignes sont le résultat de lectures, de suggestions et d’informations que je peux obtenir autour de moi, mais elles n’engagent que ma seule responsabilité.

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