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Une conversation avec Jón Kalman Stefánsson

Il y a quelques semaines, Sébastien Marrec a fait la rencontre du romancier-poète à son domicile. Morceaux choisis de cet entretien avec l’auteur de « Le coeur de l’homme », « Entre ciel et terre » ou plus récemment « La tristesse des anges » qui avait pour thème « JKS : une littérature singulière ? ». La vidéo complète et en anglais de cette entrevue est accessible à la fin de cet article.
Sébastien Marrec– Bonjour, Jón Kalman Stefánsson. Vos romans se déroulent en Islande mais pourraient finalement se situer n’importe où. En tant qu’écrivain, est-ce que le fait d’être Islandais signifie quelque chose de spécial pour vous ?

Jón Kalman Stefánsson – Eh bien, il m’est difficile de répondre à cela. La seule chose que je sache, c’est ce que c’est que d’être Islandais. Mais je pense que votre nationalité doit certainement déterminer votre caractère, d’une manière ou d’une autre : l’histoire de votre nation, les paysages… Pour moi, écrivain islandais, c’est la petitesse de la nation qui doit vous influencer, son caractère insulaire, loin de tout. Et je pense que c’est un trait commun à tous les écrivains originaires d’îles, à l’instar de William Heinesen, un excellent écrivain des Îles Féroé. Il a toujours évoqué son pays natal comme le centre du monde. C’est un sentiment partagé par toutes les petites îles, loin de tout. Pour l’Europe, nous sommes aux marges du monde connu. Cela peut nourrir un sentiment à la fois agréable, qui peut vous aider dans votre écriture, mais aussi presque dangereux pour nous, les Islandais, parce que nous avons tendance à avoir une opinion trop élevée de nous-mêmes, et à penser que nous sommes spéciaux.

L’écriture et l’identité

J.K.S. – Tout ce que vous lisez enfant vous influence, d’une certaine façon. Aujourd’hui, je ne pense pas aux sagas islandaises ou encore à Halldór Laxness. Mais je les ai lus, bien entendu. Mais alors il y autre chose : vous pouvez être influencé sans le savoir, par des auteurs ou des livres dont vous n’avez jamais entendu parler, parce qu’ils ont influencé quelque chose qui vous a influencé. En tant qu’écrivain, je ne suis pas sûr que le style des sagas m’ait influencé. L’un des auteurs qui m’a influencé, jeune, a été le Norvégien Knut Hamsun. Très grand auteur. Il a lui-même été influencé par les sagas. Nous y voilà encore ! Les influences transpirent à travers d’autres auteurs.

S.M. – Beaucoup d’écrivains s’inspirent d’un fait divers quand ils décident de commencer un roman par exemple. Etait-ce le cas pour ce qui est de votre propre trilogie ?

J.K.S. – En 1995, alors que je m’apprêtais à écrire un livre, j’ai entendu une émission de radio, à propos d’une femme très riche du nord de l’Islande ayant vécu aux alentours de 1860. Sa vie a été très tragique et sa fin pas vraiment heureuse. Mais ce personnage fort m’a énormément intéressé. Elle était très riche pour les critères islandais de cette époque, étant veuve d’un homme qui lui avait laissé toute sa fortune. Cela montrait combien les femmes, en tant qu’égales des hommes, avaient les capacités de remettre en cause leur domination. C’était un point très intéressant et j’étais sûr qu’un jour j’écrirais quelque chose à ce propos. Quand j’ai commencé à préparer Entre terre et ciel, le projet a peu à peu changé.

Origines et inspirations de la trilogie

S.M. – Pourquoi avez-vous décidé de faire une trilogie ? Est-ce que cela répond à un besoin que vous avez ?

J.K.S. – Premièrement, je n’ai pas décidé de le faire. C’est arrivé comme ça, c’est tout. Ce devait être au départ un seul livre. Mais je suis terriblement désorganisé en général. Je rate toujours le bus à cause de ça, par exemple. Quand j’ai commencé le premier tome, Entre ciel et terre, j’étais convaincu que je n’écrirais qu’un seul livre. La principale chose pour moi est de rendre le plus justement possible l’atmosphère de cette époque. La façon dont les gens parlaient, les mots qu’ils avaient l’habitude d’utiliser ne m’importaient pas. L’essentiel est de rendre l’atmosphère. Evidemment, je me devais de connaître ce dont je parlais, la vie des hommes partant en mer, comment ils travaillaient, ce qu’ils faisaient, quels étaient les principaux dangers qui les menaçaient, etc.

S.M. – La trilogie est divisée en chapitres, plus ou moins longs. Les plus courts d’entre eux sont narrés par des morts qui utilisent le « nous ». Ils sont semblables à un personnage omniscient, mais qui sont-ils finalement ? Il semble qu’ils sachent tout ce qui va arriver aux personnages de l’histoire…

J.K.S. – Oui, oui. Du moins, ils le prétendent. Bien sûr, c’est au lecteur de décider qui ils sont. Personnellement – et c’est là ma simple opinion, peut-être les lecteurs en auront-ils une autre, et c’est bien comme ça – personnellement, je pense que ce sont des gens qui ont vécu à l’époque où se déroulent l’intrigue, qui semblent être morts mais figés quelque part entre la vie et la mort, pour une raison quelconque. Il semble qu’ils sont convaincus qu’ils sont coincés là à cause de quelque chose de répréhensible qu’ils ont ou qu’ils n’ont pas fait durant leur existence. C’est une sorte de peine, un peu d’enfer pour eux, et ils sont aussi convaincus que s’ils racontent cette histoire de façon assez satisfaisante, ils seront libérés. Je voulais l’écrire de manière à ce que le lecteur ait la sensation d’être à cette époque ancienne mais aussi qu’il ait le sentiment de lire une histoire qui pourrait se passer maintenant. Il fallait que ceux qui la racontent aient les mêmes sentiments et peurs que les nôtres. J’ai beaucoup de difficultés à percevoir la différence entre ce que nous appelons les rêves et…

S.M. – L’éveil ?

J.K.S. – Oui, la réalité. Et puis nous sommes toujours si sûrs de ce que l’on entend par réalité, et de ce que la vie doit être comme ci et non comme ça. Mais alors nous avons tendance à oublier que chacun possède un regard propre sur le monde et la vie.

Son approche de l’écriture

S.M. – Considérez-vous la poésie séparément du schéma narratif ?

J.K.S. – Non, pour moi c’est la même chose.

S.M. -Est-ce que cela nécessite un équilibre ?

J.K.S. – Oui, j’essaye de mélanger les deux. Bien sûr, je ne dis pas que c’est la meilleure manière de faire. Seulement, c’est la mienne et c’est la seule avec laquelle je puisse écrire une œuvre de fiction. C’est de mélanger narration et poésie. J’espère que cela peut élargir les formes romanesques. Bien sûr, il y a de très bons écrivains qui n’usent pas tellement de poésie dans leurs fictions. Mais c’est ma manière de penser et c’est la seule par laquelle je suis capable d’écrire.

S.M. – Je vois. A ce moment-là, pensez-vous que vous pourriez vous exprimer autant en écrivant directement de la poésie ?

J.K.S. – J’ai écrit de la poésie quand j’étais plus jeune. J’en ai publié trois recueils. Mais malheureusement, à chaque fois que je commençais à écrire de la poésie, elle finissait par s’infiltrer dans la fiction.

Quel rôle pour l’écrivain contemporain ?

J.K.S. – L’une des choses les plus importantes que l’art devrait s’engager à faire serait de ne considérer aucune réalité comme allant de soi.

S.M. – Toujours à propos des illusions, vous évoquez – en particulier dans le troisième tome de la trilogie, Le Cœur de l’Homme – les emprunts, les faillites et l’argent qui rend les gens fous. S’agit-il de faire référence à l’Islande moderne ?

J.K.S. – Oui. Je pense que vous ne pouvez pas écrire des romans – du moins, pas moi – sans faire refléter votre propre époque. Ce serait une chose terrible si vous pouviez écrire sans le faire. Je veux dire : vous vivez ici et maintenant, et vous respirez cet air, là, maintenant, par l’air d’il y a cent ans. J’aurais écrit le livre différemment il y a dix ans. La forme romanesque reflète le temps présent, en un sens. Bien sûr, quand quelque chose de considérable survient, telle la crise de 2007 en Islande, cela influence votre manière de penser. Mais lorsque je faisais des recherches sur cette époque, notamment à travers la lecture des vieux journaux, j’ai clairement remarqué qu’il existait une grande similarité entre cette époque et nos temps de crise. Il y avait les mêmes voix, les mêmes inquiétudes, la même cupidité. Ainsi, je me suis dit que c’était parce que la crise s’était autant insinuée dans nos caractères et même dans notre société peut-être qu’elle avait été si profonde.

S.M. – Certains critiques disent que la façon dont vous montrez l’Islande est un peu romantique, parce que l’histoire se déroule toujours dans d’affreuses conditions climatiques, par exemple. Qu’est-ce que vous leur répondez ?

J.K.S. – Lorsque j’ai écrit cette trilogie, je ne pensais pas à décrire l’Islande, mais là encore, parfois, j’ai eu le sentiment que j’étais en train de décrire l’Islande. Le climat est un personnage à part entière en Islande. Si vous parlez de la nature en Islande, vous parlez en fait à la fois des montagnes et du temps qu’il y fait. Le temps nous a façonnés. Quand on vit en terre hostile, le ciel est une question de vie ou de mort. C’est parce que le climat m’a toujours fascinée et que j’en ai fait l’expérience que je le décris avec autant de détails.

 – Nous croyons, ou nous voulons croire, que nos pensées sont logiques, et que nos sentiments sont logiques et sous contrôle. Mais tout ça bien sûr est une connerie. Nos sentiments sont extrêmement illogiques. Nos pensées se comportent comme des feux d’artifices dans notre esprit. Vous ne pensez jamais « en ligne droite », mais dans toutes les directions. Et ainsi, dès que vous commencez à décrire un personnage de fiction, vous commencez immédiatement à mentir. Vous mettez sa logique à plat, donc vous pouvez la comprendre. Mais là, vous commencez à mentir puisque nous ne sommes pas logiques. Pendant dix mille ans, nous avons été conduits à être autre chose que ce que nous sommes en vérité. Pour moi, écrivain, c’est un matériau parfait. Il y a beaucoup à écrire là-dessus. Et c’est si intéressant de creuse en profondeur aussi dans les personnages, dans la nature de l’être humain, et de la montrer, de la travailler. Il y a tant de gens qui portent des fardeaux, qui ont des grottes cachées en eux-mêmes, quelque chose remontant à l’enfance, aux parents, quelque chose dont ils ont fait l’expérience ou non, quelque chose qu’ils tentent de se cacher à eux-mêmes, de laisser enfermé en eux ; et toutes ces choses importantes que vous écrasez commencent à alléger le fardeau et à changer la manière dont vous pensez et vous réagissez. Si, en tant qu’écrivain, vous voulez comprendre une personne, vous devez aller en profondeur.
La traduction est une chose si importante dans nos vies. Elle nous aide à nous comprendre mutuellement, et à comprendre les autres cultures. Sans traducteur, nous serions perdus. Publier mes livres dans d’autres pays me rend bien sûr heureux. Mais le plus important est que mon livre produise quelque chose. Il ne sert à rien s’il n’influence pas mon lecteur. Je veux dire, l’influencer de manière à ce que le livre le fasse douter, lui fasse penser à des choses il n’avait pas réfléchi auparavant, lui fasse voir le monde sous un jour légèrement différent. C’est le principal.

S.M. – Ok. Merci beaucoup !

J.K.S. – Pareillement !

S.M. – Avez-vous reçu quelques offres d’adaptations cinématographiques ?

J.K.S. – Oui, quelques-unes, et j’ai vendu les droits de la trilogie, donc maintenant ça ne dépend plus de moi, pour ainsi dire.

S.M. – Pour la télévision ?

J.K.S. – Non, je pense que l’adaptation est destinée au cinéma.

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2 comments

  1. Roger Miesiac

    « …. D’ailleurs, il n’y a ici que bien peu de ciel, les montagnes nous l’enlèvent , et les tempêtes, amplifiées par ces mêmes sommets , sont aussi noires que la fin de toute chose. Parfois pourtant, quand le ciel s’éclaircit après l’un de ces déchaînements, il nous semble apercevoir une traînée blanche dans le sillage des anges, loin au dessus des nuages et des cimes, au dessus des fautes et des baisers des hommes, une traînée blanche, telle la promesse d’un immense bonheur….. »

    Toute l’âme et la poésie de l’Islande immémoriale, à lire absolument, pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, à relire pour les autres. Une nécessaire parenthèse dans le temps, dans la vie.

    • A lire absolument pour reprendre les mots de Roger !
      Je vous conseille de lire  » la tristesse des anges  » pendant l’été quand il fait chaud et lumineux car les personnages avancent dans le froid du printemps et le lecteur patît autant que les héros …
      je lirai « le coeur de l’homme » du 14 juillet au 15 août …
      Bonne lecture !

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